La Franc-maçonnerie à l'intérieur et en-dehors de l'atelier
Conférence présentée à Montréal, le 15 novembre 2005
Mon Frère nous a présenté la maçonnerie dans ses aspects intérieurs ou ésotériques. Il a répondu à une série de questions: quel est notre cheminement et ses principales étapes, qu’est-ce que le travail maçonnique sur le plan initiatique, quels sont nos devoirs les uns envers les autres et qu’est-ce que la maçonnerie nous apporte sur le plan personnel.
Pour ma part, je vais tenter de reprendre ses idées maîtresses en les regroupant autour de la vie du Franc-maçon: sa vie dans l’atelier et sa vie dans le monde profane. (Profane, c’est le contraire d’initié, donc le nom que l’on donne à ce qui est extérieur à la maçonnerie.)
On peut organiser les travaux selon deux intentions complémentaires: d’une part, le travail sur l’épanouissement personnel, le perfectionnement et l’amélioration de soi en soi: « j’apprends à devenir une meilleure personne, consciente et plus complète » ; d’autre part, le rayonnement et l’influence positive, généralement discrète, sur son milieu: « par mon attitude c’est à dire par l’exemple de mes valeurs pleinement vécues, je contribue au développement de ceux qui m’entourent », de même, la réflexion et la mesure dans le discours et l’action: « je travaille concrètement à l’amélioration du bien-être et au progrès, de ma famille, de mes amis, mes collègues, mes concitoyens ou de l’humanité ».
Un atelier maçonnique est composé de plusieurs personnes de toutes races, conditions, croyances religieuses et, au Droit Humain, de femmes et d’hommes. Dans nos rencontres, après s’être préparés par le rituel d’ouverture, et par préparation j’entends se concentrer et se rappeler que nous sommes entre nous dans une atmosphère de fraternité et de tolérance, l’un de nous présente le résultat de ses recherches et de ses réflexions sur un sujet donné. Par la suite, tous participent au développement du sujet en donnant des commentaires, en posant des questions ou en offrant des informations supplémentaires. C’est par cette contribution de tous et chacun que s’exerce le travail maçonnique.
J’ai observé que, pour réaliser ses intentions, le maçon peut travailler selon six axes bien distincts. Chacun est libre de développer un ou plusieurs de ces axes dans le temps et selon ses intérêts, mais toujours dans le cadre de la démarche maçonnique qui, rappelons-le, repose sur la recherche et la réflexion suivies de l’exposé aux membres de l’atelier et d’un débat. Dans ce contexte, chaque axe devient un outil de développement d’un « savoir être » autant que d’un « savoir-faire ».
Le premier concerne l’aspect fraternel. Mon frère concluait son exposé sur la fraternité qui caractérise la maçonnerie. Il nous rappelait que celle-ci repose sur la tolérance. Cette vertu doit être étudiée puis pratiquée par tous et c’est justement cette pratique qui constitue le premier travail du maçon. Il doit apprendre à s’exprimer de façon posée, à respecter le droit de parole des autres et à écouter leur point de vue avec attention. Il doit développer une attitude fraternelle, distincte de la charité ou de la générosité, et qui se définit mieux par le lien qui unit les hommes et les femmes comme membres du même atelier mais surtout comme membres de la famille humaine.
Le deuxième axe de travail concerne l’étude du symbolisme et la pratique du rituel. Sont regroupés ici la préparation et la réalisation des différentes cérémonies de même que les textes et les présentations portant spécifiquement sur l’étude et l’interprétation des symboles. Ce travail permet à chacun d’élargir sa perspective sur la vie et de progresser dans sa démarche maçonnique. Par la même occasion, le maçon tissera les liens qui l’unissent aux membres de son atelier par le partage de ses interprétations et par sa participation aux cérémonies.
Le troisième axe concerne le travail au progrès de l’humanité ou la dimension sociale. Ce type de réflexion se retrouve principalement dans la maçonnerie dite humaniste, i.e. qui ne limite pas le contenu de ses travaux à l’exercice d’un rituel. C’est le cas de l’immense majorité des ateliers du Droit Humain à travers le monde. Il s’agit ici de présentations et de débats sur des questions profanes qui peuvent varier, par exemple, de sujets d’actualité aux grand débats de société, de lectures commentées à des analyses historiques, etc. Les discussions partisanes sont interdites. Il peut arriver que cela découle sur des actions ponctuelles dans la cité ou sur la mise en place de groupes d’action extérieurs à la maçonnerie. Ce travail permet au maçon de mieux comprendre le monde dans lequel il vit et de se situer par rapport à celui-ci. Il sera alors mieux informé et, par conséquent, plus apte à prendre position et à agir.
Le quatrième axe concerne le travail sur soi. Celui-ci est privé mais la fraternité, la discrétion et le respect qui sont propres aux travaux d’un atelier peuvent amener le maçon à partager un questionnement personnel ou l’évolution d’une attitude suite à l’intégration d’un symbole. Il concerne aussi le partage des impressions laissées par une cérémonie. C’est le moment où le maçon tourne son regard sur lui-même et mesure son engagement et ses progrès. Par ce travail, le maçon est amené à mieux se connaître lui-même.
Le cinquième axe concerne le travail philosophique et, pour certains, spirituel. Au-delà des religions, le maçon est appelé à analyser les événements, les interventions et ses propres positions en fonction des plus hautes valeurs morales. D’ailleurs, les questions morales et éthiques sont toujours présentes, en filigrane, dans les travaux d’un atelier. Le maçon est un philosophe dans ses efforts de saisir les causes premières et les fondements des valeurs humaines. Certains sont alors appelés à considérer ces valeurs comme le reflet d’un principe supérieur.
Le sixième et dernier axe de travail concerne la vie de l’atelier, son maintien et son administration. On retrouve ici toutes les tâches de planification, de gestion des locaux, de secrétariat et de trésorerie. D’aucuns diront qu’elles sont un mal nécessaire mais elles sont autant d’occasions de croissance personnelle. Le maçon y apprend le don de si, la responsabilité, la rigueur et la discipline.
L’effet cumulé de ces axes de travail, qu’ils soient réalisés par soi-même ou par une contribution à ceux de ses frères et sœurs de l’atelier, constitue le vecteur de cette croissance personnelle que chaque maçon vise.
Tout n’est pas que travail dans la vie en atelier. Nous avons vu que le rituel et la régularité des travaux contribuent à créer une atmosphère de fraternité et de tolérance qui favorisent l’expérimentation. Les contributions personnelles développent la confiance en soi. Les contributions des autres servent d’exemples. Finalement, les liens qui se tissent entre les membres développent la confiance en l’autre. Dans ce contexte, le maçon se nourrit ou, si vous préférez, il se ressource, c’est à dire qu’il retourne aux valeurs fondamentales pour reprendre des forces morales. Ainsi, certains seront ragaillardis, d’autres apaisés et d’autres encore simplement heureux d’avoir appris quelque chose ou satisfaits du travail bien fait. Cette force morale peut être investie ailleurs.
Le pendant de la vie en atelier est la vie extérieure, dans ce que le maçon appelle le monde profane ou la cité. Rappelons-nous qu’il poursuit une démarche de croissance personnelle, fondée sur une approche initiatique, et utilisant un ensemble de symboles cohérents. Cette démarche serait stérile si elle ne trouvait pas son miroir dans la cité. Chaque maçon est libre de ses choix et de la nature de ses interventions. L’atelier et l’Ordre, par contre, n’interviennent pratiquement jamais de façon directe ou de façon identifiée.
C’est maintenant le moment, pour le maçon, de se dépenser, c’est à dire de remettre ce qu’il a acquis pendant les travaux en atelier. Cette dépense peut prendre plusieurs formes: soutenir des œuvres de charité, financièrement ou par bénévolat, défendre les droits de la personne, combattre la discrimination. Cela peut être montrer de la patience devant la bêtise d’autrui, assurer la saine gestion de sa colère et maintenir la pondération dans ses propos. Il peut s’agir de reconnaître la qualité et l’autonomie de ceux qui l’entourent, de les traiter avec respect et chaleur humaine. Cela implique de refuser l’imposition des valeurs, des systèmes ou des croyances, de préférer l’altruisme et le respect à l’égoïsme et à sa forme extrême, l’intégrisme. Le maçon refuse et dénonce la violence.
Tout comme il y a des axes de travail en atelier, il y a des comportements responsables dans la cité. Le maçon apprend à se considérer membre de la famille humaine et abandonne toute idée de discrimination ou d’exclusion. Il s’efforce à regarder au-delà des évidences et à écouter au-delà des paroles pour rechercher le sens. Il est bien ancré dans la cité et accepte les différentes sociétés et les différentes cultures. Son action est balisée par des valeurs morales et il reconnaît le droit de chacun à ses croyances. Il agit avec responsabilité et avec rigueur. Les travaux du maçon, en atelier et dans la cité, ont un effet cumulatif: chacun contribue à améliorer la qualité de la compréhension et de l’action. Son travail de croissance personnelle tend alors vers la recherche d’un projet de société équitable et humaine, dont la portée peut varier mais dont la qualité demeure.
Mais qu’en est-il des scandales provoqués par certains maçons ? Diminuent-ils la valeur de la Franc-maçonnerie en tant qu’ordre initiatique ? Ces scandales tournent toujours autour de trois questions: l’affairisme, le pouvoir et l’argent. Ces questions ne relèvent pas de la maçonnerie mais de la façon dont certains la pratiquent. Ni le parcours initiatique, ni le vécu n’incitent une personne à favoriser un frère ou une sœur, sans considérer ses qualités, ou à s’approprier pouvoir et argent à des fins personnelles.
En fait, de par l’universalité de ses valeurs, de ses cérémonies et de ses symboles, la maçonnerie peut être vue comme une norme, c’est à dire ce à quoi une activité se soumet et qui qualifie autant l’activité elle-même que son résultat. Ainsi, sa nature rejette les causes mêmes de scandales et, comme démarche, elle exclut ceux qui ne se conforment pas à la norme. Dans ce sens, sa valeur en tant qu’ordre initiatique n’est pas diminuée.
Cela dit, les faiblesse et/ou les erreurs de quelques individus peuvent être encouragées par une impunité perçue à cause de la tolérance et de la confiance implicites. Ils portent alors un préjudice reconnu à l’ensemble. Dans ce cas, celui-ci dispose des outils requis pour y réagir et exclure les délinquants: règlements, procédures de justice et traditions.
Qu’est-ce cela signifie d’être franc-maçon ici et à cette époque ? En quoi les principes maçonniques peuvent-ils aider à vivre et à comprendre la société d’aujourd’hui ?
Je vous suggère tout simplement la définition du Petit Robert « La franc-maçonnerie est une association ésotérique et initiatique, à caractère philosophique, et progressiste, qui se consacre à la recherche de la vérité, à l’amélioration de l’être humain et de la société. »
Pour la ou le franc-maçon(ne), l’association est libre et volontaire. Elle est ésotérique dans sa volonté de communiquer et de partager un ensemble de symboles et de métaphores avec ses seuls membres. Elle est initiatique par le recours à des cérémonies élaborées pour admettre, instruire et marquer le progrès de ses membres. Elle est philosophique par le raisonnement qu’elle demande à ses membres. Finalement, elle est progressiste par intention.